Une dédicace cachée dans la musique de Ravel - Revenir à l'index...
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Edgar Allan Poe
Le Coeur de l'horloge


Né en 1809 à Boston, Edgar Poe sera vite célèbre en France grâce aux traductions que firent Baudelaire et Mallarmé de ses oeuvres. Le poète américain fut comme ses deux traducteurs une des passions artistiques de la jeunesse de Ravel. Il lit ses Histoires extraordinaires à 16 ans, et s'essaye à dessiner l'année suivante sur le thème de Descente dans le Maëlstrom.
Il avouera en juillet 1931 que :
"Le plus beau traité de composition, à mon avis, celui qui a eu, en tous cas, la plus grande influence sur moi, c'est sa "Genèse d'un poème". Mallarmé a eu beau prétendre qu'il n'y avait là qu'une mystification, je reste persuadé qu'Edgar Poe a bien composé son poème : Le Corbeau, ainsi qu'il l'a indiqué."

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EP2

Genèse d'un poème.

Le Refrain.

"In carefully thinking over all the usual artistic effects [...] I did not fail to perceive immediately that no one had been so universally employed as that of the refrain."


Traduction : "En considérant tous les effets artistiques [...] je perçus immédiatement qu'aucun n'avait été aussi universellement employé que celui du refrain."

La nécessité de le varier.

"Its application was to be repeatedly varied, it was clear that the refrain itself must be brief, for there would have been an insurmountable difficulty in frequent variations of application in any sentence of length. In proportion to the brevity of the sentence, would, of course, be the facility of the variation. This led me at once to a single word as the best refrain."

Traduction : "Son utilisation devait être variée, il était clair que le refrain lui-même devait être court, car il y aurait eu une difficulté insurmontable en de fréquentes variations d'une phrase d'une certaine longueur. La facilité de la variation du refrain serait bien sûre en proportion de sa briéveté."

Un courant souterrain...

"Two things are invariably required — first, some amount of complexity, or more properly, adaptation; and, secondly, some amount of suggestiveness — some under current, however indefinite of meaning."

Traduction : "Deux choses sont invariablement requises - premièrement, une certaine complexité, ou plus exactement adaptation; et, deuxièmement, une certaine suggestivité - un courant souterrain, dont le sens est ."

Traduction d'un essai de Poe, The philosophy of composition, dans lequel il explique comment il a pu composer le poème The Raven.


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Cette influence dont Ravel avoue l'importance, ne s'illustre-t-elle pas au plus haut point en cette dédicace, qui revient inlassablement, courte comme un nom ou un prénom, cachée sous de multiples variations ?


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Notons que c'est sûrement Viñes qui initie son ami à la littérature de Poe en 1891 en lui prêtant un livre qu'il vient d'acheter. Le pianiste possèdera par la suite l'oeuvre intégrale aussi bien en français qu'en anglais ! Puisque Ravel partagea avec lui cet intérêt pour Poe, observons ce qui fascinait Viñes chez ce poète américain :


Juillet 1895 : " j’ai acheté deux portraits d’E. Poe, faits à la plume par . Ils font un effet des plus impressionnants, ils sont dessinés avec un grand goût et beaucoup de simplicité à la fois. Le grand m’a coûté 3 francs, et 1 franc le petit ; je les avais vus au Salon du Champ deMars et ils m’avaient infiniment plu ; de plus, lorsqu’il s’agit de ce grand génie, je deviens fou, O Poe, Poe ! un des hommes les plus grands … des hommes, c’est des dieux qu’il faudrait dire – que la Terre ait engendrés. Celui-ci, ce n’est pas un humain, c’est un ange, un poète, une âme, un être privilégié, et un de ceux qui ont le plus souffert en ce monde. Qui peut le surpasser en idéalisme, et spiritualisme.! ! ! Personne, personne ! Edgar Poe et Charles Baudelaire, voilà mes deux idoles

Août 1896 : " Tout à coup, m’est venue l’idée d’aller acheter les poésies d’Edgar Poe, rue de Rivoli, pour les apprendre par cœur ; car je veux que la première chose que je sache réciter en anglais soit les poèmes de mon dieu, pour qui seul je pouvais renoncer à 3, 4, 2, 1, [ces nombres désigne Maria de Alba, au souvenir de laquelle Viñes a juré secrètement fidélité] à cause de son intime rapport spirituel avec mes conceptions : culte de ce qui est idéal et éthéré et inaccessible aux autres mortels, culte du beau et de l’étrange."
Juillet 1898 : "j’ai trouvé d’occasion les Contes d’Edgar Poe traduits par Baudelaire que je possédais déjà, mais je les avais prêtés et on ne me les a pas rendus, je les ai donc rachetés, bien que j’aie l’intention de me les procurer bientôt en anglais, car ils sont merveilleux dans les deux langues, et ainsi, j’aurai TOUT Poe dans l’original et TOUT Poe, traduit par Baudelaire, une merveille de style."

Août 1898 : "Edgar Poe est l’homme qui me ressemble le plus, pas par le talent, puisque moi, je n’ai encore rien fait, mais par la façon de voir et de sentir les choses, surtout par ce qui fait la base de sa personnalité : l’adoration et la TOUTE PUISSANCE des chiffres, qui est (oui, il n’y a pas là paradoxe) l’essence et le secret de tout ce qui est beau dans la création, surtout dans la poésie, comme l’a dit je crois Saint-Augustin, dans le monde, TOUT n’est que nombres, poids et mesures."
Le journal de Viñes est à paraître aux presses universitaires de Montréal édité par N. Gubisch.
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dernière modification : avril 2007
David Lamaze
Le Cygne de Ravel ~ Le Coeur de l'horloge