Une dédicace cachée dans la musique de Ravel - Revenir à l'index ...

Un autre mystère.
Le coeur de l'horloge
Debussy : une lettre émouvante, à Robert Godet.
"Cher Ami : Malgré tout, je me repens de vous tenir si loin de moi, mais j'ai eu, ces derniers temps, si peur de moi, et n'aurais eu à montrer qu'une âme si visiblement défaite qu'il fallait mieux garder le silence! ou, j'eusse aimé, vous avoir à près de moi, et, coeur à coeur, vous dire mes petites epines et mes grandes souffrances; - raconter tout cela, avec des adjectifs de douleur, c'est un peu sec, et encore n'en donne-ton qu'une impression boursouflée. Enfin, Dieu sait si vous m'avez manqué!! Trouvez dans ce cri , très sincère, tous les pardons à un silence plus affecté que réel! car j'avais la soif de tout dire, et pas une  oreille!
D'ailleurs, je suis encore très désemparé; la fin tristement inattendue de cette histoire dont je vous avais parlé; fin banale, avec des anecdotes, des mots qu'il n'aurait jamais fallu dire, - je remarquais cette bizarre transposition: c'est qu'au moment, où tombaient de ces lèvres, ces mots si durs, j'entendais en moi, ce qu'elles m'avaient dit de si uniquement adorable! et les notes fausses, (réelles, hélas!) venant heurter, celles qui chantaient en moi, me déchiraient sans que je puisse, presque comprendre : il a pourtant bien fallu comprendre, depuis, et, j'ai laissé beaucoup de moi accroché à ces ronces, et serai longtemps  à me remettre à la culture personnelle, de l'art qui guérit tout! (ce qui est une jolie ironie, celui-ci contenant toutes les souffrances, puis on les connaît, ceux qu'il a guéris.) Ah! je l'aimais vraiment bien, et si avec d'autant plus d'ardeur triste, que je sentais par les signes évidents, que jamais, elle ne ferait, certains pas qui engagent toute une âme, et qu'elle se gardait inviolable à des enquêtes sur la solidité de son coeur! maintenant, reste à savoir, si elle contenait ce que je cherchais! si ce n'était pas le Néant! Malgré tout, je pleure sur la disparition du Rêve de ce rêve! après tout; c'est peut-être moins désolant! Ah! ces jours où  je sentais qu'il fallait mourir, et, où c'était moi-même qui veillais, sur cette mort! que jamais plus je ne les revive.
Excusez ces pages égoïstes, où j'écarte ma plaie, où j'ai l'air de quêter des apitoiements sur un sort qui n'est pas unique : mais je vous sais si humainement tendre que j'en abuse, et ceci sera dit une fois pour toutes, ne voulant de vous qu'un assentiment à cette faiblesse orgueilleuse de vouloir être deux, sans savoir bien exactement si le deuxième partage cette façon de voir.
Ajoutez à cela des tracas de vie quotidienne, du temps perdu à des besognes imbéciles, et la Musique s'enfuyant, effrayée par toutes ces clameurs.
- La  Fantaisie va bientôt paraître quand ce Lamoureux impossible à voir, tout occupé qu'il est à l'équarissement de Tristan et Isolde, pour la joie des intelligences qui fréquentent chez lui. Non! la drôlerie de ces hures, s'abordant avec des airs mystérieux : " Vous allez dimanche à Tristan?" D'abord de quel droit se réclament ces gens ? et pourquoi ne seraient-ils pas simplement terrifiés comme d'aucuns ayant obtenu d'assister à je ne sais quel Rite défendu ?
Ah! si, à la place de ce chef d'orchestre cubique, apparaissait un ange qui ferait courber les fronts de cette foule comme un champ de blé sous un vent invisible !
Ce n'est pas que je leur défende d'écouter, puisque décidément il faut prendre son parti de la collaboration de ces vilains porte-monnaie dans certaines joies d'art, mais c'est le respect  qu'il faudrait leur imposer, et qu'ils ne puissent,  le soir, autour de la table, tout en sirotant leur café, dire : " Ce Wagner ! Ce Bach!..., etc.." (ce qui n'est  pas long). Il y a toujours des suites mauvaises à ces constatations en apparence innoffensives.
Et vous, cher, que devenez-vous dans cette ville si peu faite pour vous ? (Quel stupéfiant hasard qui vous fait tomber de Java dans Londres!) Brayer m'a raconté une lettre de vous où vous disiez une belle admiration pour Turner et Rossetti : j'en ai été très heureux, à juste titre, comptant sur ceux-là pour vous masquer les autres ! Votre lettre m'avait très navré par le ton de découragement qui y régnait, il me fallait vraiment avoir de la souffrance par-dessus les bords pour n'y avoir pas répondu tout de suite; aussi à quoi bon serais-je venu mêler mes plaintes aux vôtres ? mais, souvent, je vous voyais trop orphelin de coeur, parmi des gens à carreaux de mauvais goût. Ne prenez pas cela pour de la facile sentimentalité, c'est, croyez-le, de la vraie et solide affection.
Maintenant je voudrais que vous répondiez le plus vite possible à ce qui va suivre. Pensez-vous qu'en réunissant quelques sommes, je puisse vous rejoindre à Londres ? Il me serait très doux de vivre, un temps, près de vous, j'en ai besoin pour guérir, pour me reprendre, et vous êtes parmi les rares à ne pas voir la vie à un point de vue durement utilitaire, j'en ai assez de leurs programmes tout faits! Puis il y a des rues dont les pavés me sont de petits calvaires, depuis qu'ils ne sont plus que l'écho triste des anciens pas si jolis.
Tâchez de me dire à peu près ce qu'il me faudrait.
Au revoir, j'espère à bientôt, si vous agréez mes désirs, ce que j'espère avec force; en tout cas, n'y mettez du vôtre que ce qu'il faudra! ne voulant, à aucun prix, venir compliquer votre vie.
votre
Cl. A. Debussy
Répondez-moi 27 rue de Berlin.
Brayer doit vous écrire sous peu de jours et me charge de vous dire son amitié."

(adresse : Monsieur Robert Godet, 15 Cecil street, Strand. Londres. Angleterre)

Cf. l'édition "intégrale" de la correspondance par François Lesure, ou le volume comprenant les lettres de Robert Godet et Georges Jean-Aubry, en 1942, qui donne une préface parfois sibylline mais toujours intéressante.


dernière modification : octobre 2008
David Lamaze
Le Cygne de Ravel ~ Le Coeur de l'horloge